Parue en 1915 dans le deuxième numéro de la revue Orpheu, l’Ode maritime est la
plus importante d’Álvaro de Campos, l’hétéronyme « alter-ego » de Fernando
Pessoa. Texte sublime et furieux, texte de l’imagination flottante, emportée par
la vision des bateaux qui entrent et sortent des ports, portée par la mélancolie
de ceux qui restent à quai. Poème du rêve et des époques, entre le modernisme
des machines et la nostalgie d’un temps où tout était plus grand car on allait
plus lentement ; poème de l’âme emportée dans le large, au loin de sa vie, c’est
à dire là où l’on ne peut imaginer sa vie. Texte qui gonfle comme une voile,
s’enveloppe dans les cris, les cris sauvages et les fantasmes de matelots et
d’histoires. Livre des images et d’une liberté régénérée dans l’imagination,
dans les mythes des mers naviguées, cris désespérés de violence comme s’il
fallait s’extraire de soi-même au couteau. Ode spasmodique et brutale qui nous
rejette vers l’enfance, dans le calme soudain et la nostalgie de l’enfance, dans
la petite maison de l’enfance, quand on était heureux pour toujours. Et
s’éveillant du rêve après le délire, on se retrouve dans l’immédiate acceptation
de son existence. Dans nos vies alignées comme des factures, nos vies assises et
réglées, seuls sur le port à regarder les navires disparaître. La traduction que
nous donne Thomas Pesle de l’Ode maritime, si fluide de précision et de
simplicité, revigore la lecture de ce poème mythique écrit il y a tout juste
cent ans.