La poésie tout autant que la peinture est pour Pierre Mabille une théorie des
couleurs. Mais une théorie foisonnante, mouvante, pleine de bleus. On avance
dans ce livre entre images et mots – mais les uns sont les autres et vice versa
– avec « la lenteur vivante de ces glissements » colorés, avec un art du
décalage, de la variation, comme une douleur qui se déplace. Mabille traverse
les petits tableaux du quotidien, fait miroiter les détails, les reflets, les
objets communs. Autant de poèmes nécessaires comme des bulles fragiles, comme
une buée de souvenirs, juste un souffle, une exhalaison. Brefs moments, brefs «
poems » happés, au passage : attrapés au vol. Textes qui viennent toucher le
monde par les couleurs, à la façon des aveugles qui touchent le visage de
l’autre pour le reconnaître, en petites touches, et sans avoir l’air d’y
toucher. On glisse dans cette « étendue fatiguée de lumières perdues » : c’est
vintage, sentimental, désaturé, ça sonne pop désabusée. Il y a la tonalité de
ceux qui savent que le monde ne sera jamais gagné, l’affection des losers à la
Brautigan, le petit pas de côté, la pirouette, l’ironie légère et un peu triste
des gars perdus dans une époque et des vêtements trop grands. Ceux qui
fantasment sur Robert Mitchum mais n’ont pas grand-chose sinon des vieilles
photographies, un peu de distance, des orages et des périphériques. Et puis
l’oubli, beaucoup d’oubli, beaucoup de nuits. Cet Antidictionnaire des couleurs
est une collection d’instantanés poétiques qui se succèdent dans un dégradé de
couleurs nostalgiques et joueuses, frondeuses et graves, entre le remord, la
tendresse et la joie. Chaque couleur porte mille définitions, mille variations
du monde, dans leur porosité, leur contagion, leurs contradictions. Glisser d’un
jour à l’autre de sa vie est une alchimie, un mélange permanent, une recherche
hasardeuse de solution d’équilibre, mais tout coule en permanence dans un flux
de mosaïque. Tout au long de ce mélange d’images et de mots kaléidoscopiques,
vous croiserez des joueurs de basket, des mouettes sur écran géant, des
formulaires administratifs, des groupes de heavy metal, des chats dans le
jardin, des femmes endormies, des stations service, des nuages très rapides et
d’autres super lents, des touristes anglaises, des tableaux de Claude Monet… et
que l’on puisse extraire des pigments bleus des tournesols à drapeau, vous le
saviez ?