"Le temps a filé. Je n'ai rien vu passer. Il paraît que dans toute vie vient
l'heure du repli. Maintenant, je me cache pour vieillir. Et c'est sur mon lit
que je tiens salon. Il n'a ni l'éclat ni le panache d'antan. Mais les invités y
sont triés sur le volet et ils m'offrent la délicieuse mélancolie des joies
profondes. Cocteau est un habitué de mes draps. Barrès s'y fait de plus en plus
rare. Le temps sépare les vieux amants. Je ne me révolte plus contre la
fatalité. Je garde ma révolte pour la poésie, c'est le lieu où elle brille et ne
ment pas. Du reste, je m'accommode très bien de la compagnie du silence. J'y
projette la musique d'un temps révolu. Je rêvasse avec la sensation toujours
plus grande que la mort cherche à percer le néant, que quelque chose demande à
ressurgir au présent. J'ai tout retenu et j'ai tout oublié." Proust, dont elle
était la grande amie, mais aussi Colette et Cocteau la considéraient comme une
poétesse de génie. On l'admirait autant qu'elle agaçait. La vibrante et
tourmentée Anna de Noailles, figure artistique et mondaine de la Belle Époque,
jouissait d'un succès public qui dépassait les frontières. Dans ce roman composé
de fragments, elle se remémore, au présent, les visages, les amitiés et les
passions qui ont jalonné sa vie.