Des enfants jouent dans les ruines d’un village englouti par les eaux. Un jeu
est un monde. Avec ses règles arbitraires et joyeuses, on collectionne des
écailles, on vole l’herbe des chèvres, on défie les géants. On meurt pour un
rien. Au milieu des cris, les enfants jouent entre ombre et lumière, inventent
des marelles géantes dans les flaques. Ce village s’appelle Vilarinho da Furna,
au nord du Portugal. Submergé à la fin des années 1960 pour créer un réservoir,
il n’en reste que des pierres, qui apparaissent lorsque l’eau baisse à la saison
sèche, se faisant alors réservoir de fantasmes et de légendes. Des pierres, et
le rêve partagé des enfants de recréer un monde qui a disparu. Ils chahutent un
langage coincé dans les ruines, coincé dans l’enfance, qui rebondit entre
français et portugais. Il s’opère par ricochet une lente métamorphose, des
algues poussent dans les ventres, les enfants se lestent de cailloux, ils
glissent sous les eaux du village englouti. Belling est un livre marqué par les
temps qu’Eva Mulleras glisse entre ses poèmes, marqué par le temps qui passe
d’une partie à l’autre, quand les échos des jeux font place à aux bruits du
vent, aux rêveries d’orages face à l’océan, aux dérives immobiles. Accompagnant
le geste dérisoire de saupoudrer un peu de terre sur le sol, il monte alors un
chant où s’entretissent le français et le portugais, la langue parlée et la
langue cachée, la langue physique et la langue fantôme. Ce dédoublement du
langage se fait l’écho du dédoublement du vestige dans l’imaginaire, du temps
qui passe sur les ruines immobiles, du regard et de son rêve, suspendu entre
mémoire et lointain, sous les étoiles. Un chant du temps, fragile comme ces sept
poignées de terre qui s’envolent, comme le passage fugace des souvenirs et la
poussière dispersée des êtres dont les lieux gardent la mémoire en silence. Que
peut-on recréer une fois le jeu terminé ? Quels murs bâtir à partir de gestes
qui creusent le vide ? Belling est un livre de la continuité de l’enfance à
l’âge adulte, de l’âge adulte à la vieillesse. Livre de lien entre paysage et
visage, entre les générations, dont le fil est le nom de jeune fille de la
grand-mère de l’autrice, qui donne son titre au livre, et qui sonne comme une
formule magique au pouvoir d’évocation infini.