"Parler aux hommes le langage de tous les hommes et leur parler cependant un
langage tout neuf, infiniment précieux et simple pourtant comme le pain de la
vie quotidienne, nul poète, avant Éluard, ne l'avait fait si naturellement.
Transmuer en une sorte d'or vierge l'aspect des joies et des douleurs communes à
tous, pour en faire éclater la splendeur unique, Éluard fut capable de cela plus
intensément et plus aisément que nul autre. L'amour la poésie, ce titre (que je
trouve follement beau), n'est-ce pas la formule exacte qui en coiffant
impérieusement la vie permet de la renouveler ? La plupart des poètes ont
célébré l'amour. Combien sont-ils, à la réflexion, qui l'aient porté en eux
toujours et qui en aient imprégné leur oeuvre à la manière d'Éluard ? Capitale
de la douleur, L'amour la poésie, je vois en ces livres des tableaux de la vie
commune telle que par l'amour elle est rendue poétique, c'est-à-dire illuminée.
Il n'est personne qui, pour un temps bref au moins, n'ait fait l'expérience de
pareille illumination, mais les avares et les prudents ont la règle de rabaisser
les yeux au plus vite, tandis que la leçon d'Éluard est de substituer
définitivement le monde ainsi transfiguré à l'ancien et de s'en mettre plein la
vue et plein les doigts sans avoir peur de se déchirer à ses aigus sommets."
André Pieyre de Mandiargues