La thèse de la «pluralité des mondes», bien qu’elle ait cessé d’apparaître
utopique, reste teintée de souffre et fait de qui la défend un hérétique aussi
isolé que Giordano Bruno au temps de l’inquisition. Autres temps, autres
contreparties, David Lewis, qui aurait pu être brûlé en effigie, de soutenir que
toute manière possible dont un monde pourrait être est une manière d’être pour
un monde, nous ouvre ici son paradis, celui des possibilia. Comment, cependant,
l’espace logique nous permettrait-il d’y entrer s’il n’était investi par un
cheval de Troie : rien moins que notre monde actuel, entendez le monde réel,
découvrant avec émerveillement son intimité avec les autres mondes. La pensée de
Lewis est généreuse, conséquente et folle : ce monde, le nôtre, est un monde
possible, et c’est en quoi les autres sont réels. Là où les ânes ont la parole,
s’instruire de leurs entretiens fera songer à cet autre qui, en délicieuse
compagnie, hésitait à jurer que « cela fût vrai », tout en disant aimer à le
tenir pour vrai pour le plaisir qu’il avait à le croire. Que répondit la
Marquise à Fontenelle? « Puisque votre folie est si agréable, donnez-la moi. »
La vérité qu’on voulait d’agrément se fonde ici pourtant d’être utile. Le
réalisme modal, s’il prête à sourire, s’impose au philosophe des très sérieuses
difficultés dont on ne peut se soustraire, à supposer que toute question
nécessite réponse, et sauf à restaurer l’argument du paresseux dans ces matières
fort subtiles. M.C.
David Lewis (1941-2001), est né à Oberlin (Ohio). Professeur à Princeton, il est
l’auteur d’une oeuvre importante et des plus originales qui s’est notablement
illustrée, à partir de 1968, dans sa théorie des contrefactuels (Counterfactuals
date de 1973) et des possibilia. De la pluralité des mondes, paru en 1986, est
son oeuvre majeure. C’est son premier livre traduit en français.