Désastrée est un livre comme il en existe peu, d’un genre inclassable – ni essai
ni récit ni journal ni poème. À la rigueur, une autothéorie ? Car ce livre est
le compte rendu d’un désastre collectif, historique, perçu ou absorbé depuis la
part la plus intime, la plus personnelle, « en corps ».
Écrit à la première personne, Désastrée cherche à comprendre ou à penser ce qui
n’aurait pas dû se produire, à penser ce nouvel impossible (après Auschwitz)
qui, depuis le 7 octobre 2023 (mais en fait bien avant) ne peut plus être pensé
ou compris.
Quelque chose est barré, brisé dont le livre enregistre les éclats, les dégâts.
Car derrière la guerre faite à Gaza, c’est le nom juif qui se trouve mis en
cause, retourné. Et à travers lui toute la langue : « Qu’on accepte ou qu’on
refuse l’accusation, Israël - le nom juif, donc - en est là. Là c’est-à-dire
pris dans l’énoncé de ce point d’inversion terme à terme, inédit dans
l’histoire, de génocidé à génocidaire. Dorénavant lorsqu’on parlera du génocide
des juifs, il se pourrait qu’on ne sache plus dans quel sens entendre le génitif
».
Désastrée entreprend alors de ramasser différents matériaux (notes, souvenirs,
citations, témoignages) pour penser à travers le désastre, pour dériver dans
les temps, les expériences et les généalogies, pour retrouver la « tradition
cachée » en réserve derrière le nom juif. Cette tradition cachée qui pourrait
être par exemple l’aventure ou le rêve anéanti du Bund (Union générale des
travailleurs juifs). Et tous les autres compagnonnages.
Ce premier livre de la cinéaste Natacha Samuel pourrait bien être l’un des plus
importants pour l’époque, qui contribue autant à inspirer des formes de vie
politique dans la langue (ce que fait une poétique), qu’à la réinvention
subtile, sensible et formelle, du genre de l’essai.