Avec un titre-projet qui déroute le réflexe d’une terminologie, Anne Malaprade
observe dans Épuiser le viol les partenaires coupables d’un corps et de son
esprit, les fissures où tyrannisent dominés et dominants au sein d’un même être
– ou de mêmes êtres quand les places qu’ils occupent dans ce texte
s’interchangent. « Parfois Peur frayeur, parfois Peur terreur, parfois Peur
ardeur. Ça commence dans le ventre, un poids invisible qui appuie sur les
organes intérieurs, c’est continu et plein, une matière qui ne contient rien
sinon la masse indécidable, grise, entêtée. » – un entêtement pour ne pas perdre
de vue l’endroit déchiré, par les autres mais aussi par soi.
Dans la banalité d’un quotidien, les personnages et leurs ombres défilent,
s’échangent les rôles au gré d’une fable à la fois poétique et animale : on
croise les Violettes, le Loup, le Petit, la Louve, la Love, la Lune… mais aussi
l’Enviolé(e), l’Envioleur, la Déviolée, l’Inviolée… autant de masques
impersonnels qui rebattent les cartes des violences à la fois coupables et
victimes au sein du corps et de la cellule familiale – le corps-femme ou femelle
principalement, aux prises avec la féminité, la maternité, le désir et les murs
charnels ; ses douleurs et ses révoltes : « Louve se déconstruit dans la gueule
de ses parents et sur la bouche de ses enfants. » Et toujours l’écriture-glaive
pour tourner autour, qui s’interroge afin de ne pas laisser le présent pourrir :
« […] elle se doute que quelque chose ne va pas dans son écriture, les mots la
répètent et la reprennent, les scènes la hantent, elle glisse vers la répétition
qu’elle exècre, elle est rattrapée par le flux et le retour, ça revient, elle ne
sait pas dire l’amour d’un Loup, l’amour doux, elle n’ose pas écrire qu’elle a
peur de contraindre la nécessité au hasard ».
Résolument tournée vers la poésie, l’écriture d’Anne Malaprade est de l’ordre du
sensoriel
– quasi olfactive – comme on a pu l’observer dans ses précédents textes. Ici
l’argan, le vin lourd, le miel, les figues et les prunes, la sécheresse du pain
et l’obsession du trop sucré. Des saveurs méditerranéennes comme pour adoucir
l’âpreté des souvenirs qui se confondent et les places impossibles à tenir quand
toujours « Entre vol et viol il faut choisir l’irréparable. »