Engagée à contre-sens, la poésie de Bernard Noël ne cesse à sa manière de
traquer le mystère de l'incarnation, et le titre Extraits du corps est à prendre
dans son acception la plus concrète, la plus littérale. Car la poésie est ici
vibration d'une voix blanche arrachée à la mécanique humaine qui pense, qui
aime, qui souffre, qui rêve et s'acharne à faire souffle avec de la peau et des
os. Elle est aussi ce lancinant défi au grand silence de Dieu : comment la chair
peut-elle donc retourner au verbe ? Et comment, mot à mot, ôter une lettre à la
mort ? Les mots de Bernard Noël sont en effet pareils à des lambeaux à vif,
lambeaux de muscles et de nerfs, de sexe ou de coeur, puisque l'esprit s'en
tient à cette texture vivante de la matière. Une telle écoute, une telle
exploration de l'univers physique, loin d'asservir le poète à son "je", libèrent
et guident vers une parole anonyme faite d'évidence, de dépouillement, de
transparence. Ce qui s'écrit, ce qui se dit cherche à créer ou à révéler
l'espace mental entre la vue et la visée : c'est un pari qui trouve son chant
dans le champ visuel, comme si l'oeil, en plus du prisme des couleurs, possédait
un prisme des sonorités, des signes et des sentiments. Alors les syllabes se
découvrent neutres, lavées, rendues à la plus fragile origine.