L'homme est bon à l'état de nature, c'est la société qui le corrompt. Telle est
la grande idée de Rousseau. Et si l'homme était bon à l'état de nature, c'est
parce qu'il était seul et solitaire. Ce qui le corrompt dans la société, c'est
le regard des autres. D'où cette impasse : l'état de nature est impossible (et
peut-être n'a jamais existé), mais il serait préférable ; l'état de société est
bien réel, mais il est décevant. Deux solutions s'offrent donc : soit devenir
pleinement et uniquement citoyen, au risque de dénaturer l'homme - c'est la voie
explorée dans Du contrat social ; soit devenir individu solitaire, au prix de la
sociabilité - voie explorée dans Les Confessions et Les Rêveries. Or, Rousseau
ne suggère-t-il pas luimême une voie médiane, notamment dans l'Émile ? une issue
qui promettrait un "frêle bonheur", mais un bonheur tout de même ? Avec une
éblouissante hauteur de vue, Tzvetan Todorov livre ici une incomparable
introduction à une oeuvre protéiforme, mettant au jour sa grande cohérence et
explicitant les réponses que Rousseau a apportées aux grands problèmes qui se
posent à la condition humaine.