Holocauste est un de ces textes qui fondent le rapport au poème. Au-delà du
poème, c’est également une œuvre qui permet de percevoir – percevoir seulement –
l’insensé du massacre des juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Charles
Reznikoff n’a pas connu lui-même les camps de concentration, à la différence
d’autres écrivains aussi nécessaires qu’Imre Kertész, Primo Levi ou Boris Pahor.
Il s’est appuyé sur les comptes-rendus des procès de Nuremberg et d’Eichmann
pour établir son livre. Reznikoff utilise le matériau brut des témoignages, et
sans y ajouter presque de mots, opère par montage, par découpe, sélection. Il
ouvre tout le champ de la construction poétique sans recourir au premier des
outils à disposition du poète : l’invention dans le langage. Il ne cherche pas à
nous atteindre par un artifice littéraire, il efface en apparence la main de
l’auteur sur le texte. C’est dans ce procédé que naît cet effet de narration
saisissant propre à Holocauste : ce qu’on y lit est implacable, parce que c’est
vrai – même si vrai est un mot qui ne veut pas dire grand chose, en littérature
et encore moins dans la vie. Reznikoff réaffirme le pouvoir de la poésie à
affronter l’histoire, en prélevant le matériau historique à sa source. Il montre
que la Shoah ne peut être un silence. Ce n’est pas un événement à part, un sujet
de pèlerinage mémoriel qu’on pourrait isoler et finir par oublier – ou même
nier. Il la réintègre dans l’histoire, dans l’humanité, dans le cours de la vie.
Le sujet d’Holocauste, c’est le destin de ces hommes, de ces femmes et de ces
enfants pris dans l’horreur nazie. S’il est parfois possible de se cacher
derrière la distorsion du langage qu’implique l’invention littéraire, il est à
l’inverse impossible de contourner un texte aussi frontal qu’Holocauste. C’est
le réel insupportable qui nous est révélé. Ici, même les mots ne sont pas une
issue. Le génie de Reznikoff est de faire surgir le bouleversement par une
rigueur absolue et dénuée d’affect.