Aboutissement d’une résidence d’écriture dans le sémaphore d’Ouessant en 2023,
ce recueil, conçu sous la forme d’un triptyque, avance à mots comptés, perdus,
rattrapés et bien sûr tombés pour reconquérir une langue qui ne cède pas. Loin
des artifices, Sarah Clément y travaille les érosions et observe les fissures :
un « chantier sans architecte, […] / les joints ne tiennent pas, / les murs sont
bancals. »
Au diapason d’une météo et d’une échappée insulaire, le livre s’ouvre par un
Chantier : le journal d’une incapacité, celle d’écrire et de s’écrire quand les
mots refusent d’apparaître et que le « texte est lourd comme un noyé ». Entre
les injonctions d’une page blanche, la sororité des danses et l’intrusion d’un
fantôme farceur, le texte prend corps, prêt à accueillir les colères, les
dispersions, à ne pas mettre de l’ordre là où justement il n’y en a jamais eu :
« J’ai quand même tout mélangé. / Répétition du même dans chaque texte, / c’est
compliqué, / ça m’intéresse. »
Réunis sous le titre Là où le vent a lieu, cinq poèmes viennent ensuite faire
écho à ce journal en fracturant la prose et la syntaxe de leur forme linéaire.
Les mots se répètent, correspondent ou se disputent entre eux, mais toujours
s’écrivent avec une vigueur nouvelle, comme si l’autrice, en ayant recours à la
poésie, acceptait de libérer sa parole « sans repentir / ouvrir à l’oubli / et
aux choses qui ne s’écrivent pas ».
« […] le vertige des mots le vertige du rien à dire du rien que dire le rien
tombée dans un à-peu-près-parfaitement-rien dans lequel je suis déjà tombée »,
remontant la chronologie élémentaire de ses chutes, Sarah Clément outrepasse
dans le dernier volet de ce recueil ses propres verrous et remonte à la surface
les mots qu’elle redoutait, à partir de cette langue qui lui manquait et qui la
constitue, « un tas de chairs douées d’amour de rire et de dégoût ». Les
souvenirs sombres se conjuguent aux cicatrices du corps pour déambuler dans les
strates de l’enfance, la vulnérabilité et la force des mères, le désir et le
temps passant qui confèrent à la poésie de ce texte une universalité du
bouleversement.