Le cœur de l’œuvre de Raphaële George se trouve dans son journal. C’est ici
qu’elle prépare sa fiction, qu’elle tisse son imaginaire. Il ne s’agit pas d’un
journal de diariste, plutôt d’une réserve d’écriture ; réserve dans le sens
d’espace clos et protégé, favorable à la prolifération d’une vie autonome. Elle
en extrait des fragments, éclats de confessions invisibles dont elle compose ses
livres. On ne peut pas être seul au monde, contrairement à l’écriture. Raphaële
George écrit son incapacité à la solitude. Il y a chez elle une trop grande part
de silence. Une tristesse sans objet. La tristesse de la tristesse. Et une
difficulté d’accéder au présent – prise dans la marge du rêve. Toute son
écriture touche verticalement au fond de la douleur, même la joie. C’est sa
charge tragique. Elle semble empêchée par ce monde qui la blesse, qui apparaît
comme une interruption du monde intérieur. Inventer, c’est pour elle faire en
sorte que le rêve et la vie se confondent au mieux de leur superposition.
Imaginer, c’est croire que l’on pourrait vivre dans cette construction, c’est
rendre habitable l’imaginaire. Les mots sont une maison, un lieu ailleurs, un
lieu possible. Raphaële George est une fiction, un personnage imaginaire.
L’invention la sauve, l’échafaudage de la fiction ouvre une seconde réalité dans
laquelle il devient possible de se glisser, par le seul fait de croire. Changer
son identité, c’est rejoindre la fiction, c’est se fondre au rêve. Elle change
de nom – puisqu’on ne peut changer d’être – et nommer c’est créer. Raphaële
George, qui cherchait un état où elle ne serait ni séparée, ni blessée, est au
fond le grand roman rêvé de Ghislaine Amon.