Sous-titré « De la foule qui écrit », La Berceuse et le clairon est un livre
riche, exigeant et érudit, qui peut se lire comme un prolongement de sa poétique
propre, déjà affirmée dans Contre un Boileau qu’il a publié en 2015. Mais c’est
aussi un livre passionnant et important pour tous ceux (et ils sont plus
nombreux qu’on ne croit) qui s’interrogent sur le devenir présent de la
littérature comprise « comme un processus d’intensification du langage ». La
question : quelle peut être la place du grand écrivain, du héraut dans un monde
où chacun est autorisé à écrire, à imprimer ? Le titre du livre est explicité
dans l’« Avertissement » : « La multitude qui écrit est-elle un immense
orchestre, et joue-t-il, se joue-t-il une berceuse tyrannique, tout le monde
contribuant à son propre sommeil, au sommeil collectif peuplé de rêves, ou bien
s’agit-il d’une harmonie de clairons, d’un ensemble d’avertissements vif et
“cacophonique”, la partition des cauchemars qui interdisent la berceuse en
marquant l’absence du bonheur ? » L’ouvrage, comme l’écrit Beck lui-même, est à
double entrée : il est à la fois une réflexion exigeante sur ce que signifie le
désir d’expression littéraire, dans un monde où de plus en plus de personnes
écrivent, rivalisent d’écriture, et une « chrestomathie », une anthologie qui
convoque de nombreux auteurs, extrêmement divers, autour de ce thème. Le livre
est en deux parties : la première pose le problème de la multitude littéraire en
esquissant une analyse de l’élan expressif qui fonde ce que Beck appelle un «
individualisme expressif ». La seconde répond à la question en étudiant des
postures caractéristiques d’écrivain : Thoreau et Emerson, le Bartleby de
Melville, le Journal de Manchette, etc. Aussi ce livre de réflexion sur « la
littérature maintenant » peut-il se lire comme une sorte de généalogie de la
littérature, ou plutôt de ce qui la fonde, « le besoin d’expression ». En
philosophe qui n’hésite pas à remonter aux origines, avec la liberté de
l’essayiste (Montaigne est souvent cité), Beck nous fait ainsi vagabonder de la
préhistoire (à travers Leroi-Gourhan) jusqu’à Verlaine, Mandelstam (et son essai
« De l’interlocuteur ») et aux avant-gardes (qu’est-ce qu’une forme neuve ?). Il
faut insister sur la singularité de cette pensée. Beck pense avec les outils de
la philosophie mais il pense en poète, par images, avec une agilité qui fait
penser parfois au Mandelstam de l’Entretien sur Dante. Ce sont des images
intuitives qui décrivent matériellement et de manière fulgurante la poésie : «
Le nerf optique est une trompette marine, dont le cordeau seul unit la main et
le vent. » Et qui mêlent le plus savant au plus simple : l’ours Colargol est
convoqué aussi bien que Schwitters et que Jacob Boehme ou Kant.