La bête dans la jungle est une histoire d'amour ou plutôt l'histoire d'un
aveuglement, d'un acte manqué, une histoire à la fois banale et tragique :
passer toute sa vie à côté de ce qu'on cherche sans le voir. Lors d'une
réception dans un château anglais, vers 1880, un homme, John Marcher, et une
femme, Catherine Bertram, se rencontrent. Ils parlent et voilà que s'impose
l'étrange sentiment de s'être déjà vus quelque part. Elle se souvient
parfaitement et le laisse s'égarer dans les erreurs de sa mémoire avant de lui
rappeler : c'était à Sorrente, l'été, il y a des années. John lui avait confié
une chose encore dite à personne, qu'il avait au plus profond de lui la
conviction d’être réservé à un sort très rare et mystérieux, à un événement
d’ordre extraordinaire, peut-être même terrible, terrifiant. Ensemble, Catherine
et John vont attendre leur vie durant qu'advienne cet événement, que surgisse
cette bête que John sent tapi dans la jungle et prête à bondir sur lui.
Catherine va accompagner cette attente, en retrait, discrète, n'osant ou ne
pouvant pas dire qu'elle est là, qu'elle sait. Seule la mort de Catherine
révélera à John, trop tard, ce qu'était cet événement. L'intrigue de la nouvelle
d'Henry James est déjà, en elle-même, une histoire d'impossible amour durassien.
Au début des années 60, la télévision française demande à James Lord d'adapter
la nouvelle pour le théâtre. Celui-ci réalise une adaptation en anglais qu'il
demande à Marguerite Duras de traduire en français. Celle-ci prend quelques
libertés avec la version de James Lord, les relations entre les deux se tendent.
La pièce est finalement montée au théâtre de l'Athénée en 1962. La presse se
déchire entre les partisans qui évoquent Tchekov et notent déjà l'entêtante
musique du texte, indissociable de l'oeuvre de Duras, et les détracteurs qui
dénoncent une pièce mortellement ennuyeuse. Au début des années 1980, Marguerite
Duras reprend l'adaptation à la demande d'Alfredo Arias, qui la met en scène au
théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, avec Delphine Seyrig et Samy Frey. Avec
cette deuxième adaptation, Marguerite Duras s'approprie définitivement la trame
de la nouvelle d'Henry James pour en faire une œuvre propre. ELL la publiera en
1984 dans le volume 3 de son théâtre chez Gallimard. C'est cette version que
nous reprenons ici en lui adjoignant en annexe la version inédite de 1960,
conservée à l'IMEC. Le lecteur pourra ainsi mesurer, à la lecture de ces deux
versions, comment, par la magie de la réécriture, une œuvre qui restait assez
classique devient définitivement une œuvre durassienne La postface de Mireille
Calle-Gruber éclaire lumineusement ce processus de réécriture et met en lumière
les liens entre la nouvelle d'Henry James et les thèmes – l'amour impossible, le
chant de la mémoire, la douleur, l'attente, le silence – qui parcourent toute
l'œuvre de Marguerite Duras.