Dans les années 1960, Althusser avait imposé l'idée d'un retour à la vraie
pensée de Marx, en phase avec les formes nouvelles de la pensée structuraliste,
mais aussi avec les nouveaux espoirs révolutionnaires qui secouaient la planète.
Les événements de mai 1968 avaient fait exploser l'althussérisme, pris à revers
par la révolte de la jeunesse étudiante et mis au service de la réaction
mandarinale. Au-delà des thèses propres d'Althusser, ce livre écrit il y a près
de 40 ans prenait pour cible le retournement des pensées de la subversion au
profit de l'ordre. Ce retournement repose sur un présupposé simple: si les
dominés sont dominés, c'est qu'ils ignorent les lois de la domination. Et il
appartient aux savants d'apporter la vérité aux masses aveuglées, incapables de
prendre en mains leur propre destin. En critiquant radicalement l'althussérisme,
Jacques Rancière entamait une trajectoire consacrée depuis lors à l'exploration
des conséquences de la présupposition inverse, celle de l'égalité des
intelligences, d'une capacité commune à tous, qui fonde seule la puissance de la
pensée et la dynamique de l'émancipation. Et ce « livre de jeunesse » peut aider
la réflexion sur un présent où l'ordre capitaliste a repris à son compte
l'argument marxiste de la nécessité historique et scientifique.