"Pourquoi les femmes ont-elles si peu composé de musique ? Les femmes naissent
et meurent dans un soprano qui paraît indestructible. Leur voix est un règne.
Les hommes perdent leur voix d'enfant. À treize ans, ils s'enrouent, chevrotent,
bêlent. Les hommes sont ces êtres dont la voix casse - des espèces de chants à
deux voix. On peut les définir, à partir de la puberté : humains qu'une voix a
quittés comme une mue. En eux l'enfance, le non-langage, le chant des émotions
premières, c'est la robe d'un serpent. Alors ou bien les hommes, comme ils
tranchent les bourses testiculaires, tranchent la mue. C'est la voix à jamais
infantile. Ce sont les castrats. Ou bien les hommes composent avec la voix
perdue. On les appelle les compositeurs. Ils recomposent autant qu'ils le
peuvent un territoire sonore qui ne mue pas, immuable. Ou encore ils suppléent à
l'aide d'instruments les défaillances et l'abandon ou l'aggravement de leur voix
les a plongés. Ils regagnent de la sorte les registres aigus, à la fois puérils
et maternels, de l'émotion naissante, de la patrie sonore. Ils s'en font
virtuoses." Pascal Quignard.