En 1946, l’éditeur suisse Charles-Henri Mermod (celui-là même que décrit Amaury
Nauroy dans Rondes de nuit), qui n’aimait pas la traduction française existante
de La Mort à Venise, en commande une nouvelle à un jeune poète (Philippe
Jaccottet a alors 21 ans) qu’il envoie travailler pour lui à Paris. Le livre
sera publié l’année suivante, dans la collection du Bouquet, avec une « Note du
traducteur », très personnelle, qui voit dans la nouvelle de Mann un exemple de
la transfiguration du monde opérée par la poésie, un mystère sauvegardé, une
musique profonde, devant lequel le réalisme rend les armes. « Tout ce qu’il y a
d’habiletés narratives, de subtilités psychologiques ou de réflexions dans La
Mort à Venise, me paraîtrait peu de chose, n’était cette musique à quoi je prête
l’oreille, secrète et s’exaltant sourdement jusqu’à la fin ; musique profonde où
la métamorphose justement s’accomplit, où la fable précaire, non par un tour de
passe- passe, mais tout naturellement, rejoint le mythe. » Et il dit son espoir
d’avoir rerouvé un écho de cette musique essentielle dans sa traduction. Le 5
août 1947, l’éditeur et son traducteur se rendent à Zürich pour apporter le
livre au grand écrivain allemand, qui l’orne d’une dédicace flatteuse.
Néanmoins, les éditions Fischer, détentaires des droits de Thomas Mann, s’étant
opposé à sa réimpres-sion, il aura fallu attendre le 70e anniversaire de la mort
de Thomas Mann le 12 août 1955, et son entrée dans le domaine public pour la
donner à nouveau àlire au public français.