Conçu dans le cadre d’un cycle de conférences initié par Cécile Wajsbrot sur le
thème « Écrire la Catastrophe, témoignage et fiction », ce texte de Marcel Cohen
explore et expose, en grande rigueur, saposition d’écriture.
Mais s’il parle de lui, à partir de sa situation biographique précise, celle
d’un enfant caché après que sa famille a été déportée et assassinée dans les
camps, il s’adresse aussi à tout écrivain venu après la Catastrophe. La
situation de notre rapport à la réalité a changé. Sur quoi écrire ?
L’écrivain, rappelle Marcel Cohen, ne choisit pas, ou pas autant qu’il pourrait
le croire ou le souhaiter, sa façon d’écrire, mais il peut tout au moins dire
non, écarter fermement certaines voies et certaines directions. C’est de ces
choix et de ces refus qu’il est question ici.
Si la fiction, et plus particulièrement le roman depuis la Renaissance jusqu’à
son apogée au XIXe siècle, use de l’imaginaire et de l’espace intérieur du sujet
afin de tendre un miroir à la société ou d’en révéler les strates invisibles,
quelle place lui resterait-il lorsque l’histoire est là, sous nos yeux, et que
tout espace intérieur et toute illusion d’humanité ont été écrasés dans les
faits ? Quelle voix pour l’écrivain lorsqu’il n’est pas directement témoin ou
historien ? Mettre en scène cet écrasement, lui donner le caractère d’une image,
visuelle ou verbale, lui insuffler une quelconque dimension esthétique, jouer
avec la forme relève désormais à la fois de la trahison, de l’annulation et de
l’obscénité.
Ni anathème contre un genre ni théorie littéraire, ce texte livre une expérience
subtilement réfléchie. Et donne à penser devant le déluge fictionnel dont se
pare un monde désormais dévolu au spectacle et au déni de réalité.