Lettre à l'éditeur, Contre toute apparence, il ne s'agit pas d'un livre, mais
d'un virus éditorial. Le Livre, en tant qu'il se tenait face à son lecteur dans
la même feinte complétude, dans la même suffisance close que le Sujet classique
devant ses semblables, est, non moins que la figure classique de l'"Homme", une
forme morte. La fin d'une institution s'éprouve toujours dans la fin d'une
illusion. Et c'est aussi bien le contenu de vérité en vertu duquel cette chose
passée est déterminée comme mensonge qui apparaît alors. Que, par delà leur
caractère de clôture, les grands livres n'aient jamais cessé d'être ceux qui
parvenaient à créer une communauté; qu'en d'autres termes, le Livre ait toujours
eu son existence hors de soi, voilà qui ne fut admis qu'à une date somme toute
assez récente. Il paraît même que camperait encore quelque part sur la rive
gauche de la Seine une certaine tribu, une communauté du Livre, qui trouve dans
cette doctrine tous les éléments d'une hérésie. Tu es bien placé pour constater
que la fin du Livre ne signifie pas sa brutale disparition de la circulation
sociale, mais au contraire son absolue prolifération. Le foisonnemenrt
quantitatif du Livre n'est qu'un aspect de sa présente vocation au néant, tout
comme sa consommation balnéaire et le pilon, qui en sont deux autres. Dans cette
phase, il y a donc certes encore des livres, mais ils ne sont plus là que pour
abriter l'action corrosive de VIRUS éDITORIAUX. Le virus éditorial expose le
principe d'incomplétude, l'insuffisance fondamentale qui est à la base de
l'objet publié. Il se cale par les mentions les plus explicites, par les
indications les plus grossièrementr pratiques -adresse, contact, etc-, dans la
perspective de réaliser la communauté qui lui manque, la communauté encore
virtuelle de ses lecteurs véritables. Il se place en un coup, le lecteur dans
une position telle que son portrait ne soit plus tenable, telle du moins que son
retrait ne peut plus être neutre. C'est dans ce sens-là que nous efflanquerons,
aiguiserons, préciseront la Théorie du Bloom.