Tout le film est l'histoire d'une persuasion : il s'agit d'une réalité que le
héros crée par sa propre vision, par sa propre parole. Cela se passe dans un
grand hôtel, une sorte de palace international. Un inconnu erre de salle en
salle, longe d'interminables corridors. Son œil passe d'un visage sans nom à un
autre visage sans nom. Mais il revient sans cesse à celui d'une jeune femme. Et
voilà qu'il lui offre un passé, un avenir et la liberté. Il lui dit qu'ils se
sont rencontrés déjà, lui et elle, il y a un an, qu'ils se sont aimés, qu'il
revient maintenant à ce rendez-vous fixé par elle-même, et qu'il va l'emmener
avec lui. L'inconnu est-il un banal séducteur ? Est-il un fou ? Ou bien
confond-il seulement deux visages ? La jeune femme, en tout cas, commence par
prendre la chose comme un jeu. Mais l'homme ne rit pas. Obstiné, grave, sûr de
cette histoire passée que peu à peu il dévoile, il insiste, il apporte des
preuves... Et la jeune femme, peu à peu, comme à regret, cède du terrain. Puis
elle prend peur. Elle se raidit. Elle ne veut pas quitter cet autre homme qui
veille sur elle et qui est peut-être son mari. Mais l'histoire que l'inconnu
raconte prend corps de plus en plus, irrésistiblement, elle devient de plus en
plus vraie. Le présent, le passé, du reste, ont fini par se confondre, tandis
que la tension croissante entre les trois protagonistes crée dans l'esprit de
l'héroïne des phantasmes de tragédie : le viol, le meurtre, le suicide. Puis
soudain, elle va céder... Elle a déjà cédé, en fait, depuis longtemps. Après une
dernière tentative pour se dérober, elle semble accepter d'être celle que
l'inconnu attend, et de s'en aller avec lui vers quelque chose, quelque chose
d'innommé, quelque chose d'autre : l'amour, la poésie, la liberté... ou,
peut-être, la mort... Ciné-roman, illustré de photogrammes du film réalisé par
Alain Resnais (1961).