« Le gorille » c’est le surnom d’Ezer, ancien membre des services secrets
israéliens et garde du corps de Moshe Dayan ou encore de Golda Meir. C’est aussi
le père de Dory, qui vit aujourd’hui à Berlin avec son compagnon et invective
cette figure autoritaire et viriliste, dans une langue qu’ils n’ont pourtant pas
en commun – ni la langue maternelle de l’auteur (l’hébreu), ni sa langue
paternelle (l’allemand).
Libéré de la honte et protégé par le français, Dory révèle un tabou familial, le
pénis non-circoncis de son père. Cette transgression de la tradition juive est
le point de départ d’une quête identitaire, des origines allemandes à
l’assimilation israélienne, via l’hébraïsation des noms et des coutumes à l’orée
de la Seconde Guerre mondiale. En entrelaçant leur histoire aux bouleversements
politiques du pays, de la création d’Israël aux tentations autoritaires
contemporaines, le narrateur dévoile son propre parcours, celui d’un jeune
homosexuel épris de littérature. Hospitalisé de force par les siens, il n’aura
d’autre choix que de fuir, à Paris puis à Berlin, cette société de gorilles où
il ne se sent plus à sa place.
Oscillant entre colère et gratitude, révolte adolescente et tentative de pardon,
le narrateur s’interroge autant sur la violence de son héritage que sa
transmission aux générations futures. En s’appuyant sur les grands écrivains
auxquels il a consacré sa vie de traducteur, de Baudelaire à Yourcenar en
passant par Descartes, Dory Manor offre une réflexion poignante sur notre besoin
de réconciliation et, à travers cette confrontation intime avec le père –
symbole d’un Israël conquérant et militarisé –, dresse le portrait d’une société
en perte de repères démocratiques et humanistes. Le gorille est un magnifique
roman sur l’identité familiale, religieuse, sexuelle et politique, en même temps
que l’exploit littéraire d’un écrivain israélien qui a quitté son pays et fait
du français sa langue d’écriture.