En traçant aujourd'hui sur le papier la première de ces lignes de prose, je suis
parfaitement conscient du fait que je porte un coup mortel, définitif, à ce qui,
conçu au début de ma trentième année comme alternative au silence, a été pendant
plus de vingt ans le projet de mon existence. Mon intention initiale était
d'accompagner la réalisation de ce Projet d'un récit, un roman qui, sous le
vêtement d'une transposition dans l'imaginaire d'événements inextricablement
mélangés de réel, en aurait marqué les étapes, dévoilé ou au besoin dissimulé
les énigmes, éclairé la signification. Le Grand Incendie de Londres - tel était
le titre qui s'était imposé à moi depuis un rêve, peu de temps après la décision
vitale qui m'avait conduit à concevoir le Projet - aurait eu une place
singulière dans la construction d'ensemble, distinct du Projet quoique s'y
insérant, racontant le Projet, réel, comme s'il était fictif, donnant enfin à
l'édifice du Projet un toit qui, comme ceux des demeures japonaises débordant
largement des façades et s'incurvant presque jusqu'au sol, lui aurait assuré
l'ombre nécessaire à sa protection esthétique. Il n'en a pas été ainsi.