Michel Foucault est l’homme du jour. Son livre, Les Mots et les Choses, connaît
un succès foudroyant. Le structuralisme est alors à son zénith et Foucault s’en
est fait l’« archéologue ». Le Tout-Paris diplômé bruisse de son nom, Sartre est
donné pour mort, le jeune universitaire est l’héritier du trône.
Voilà celui qui, sans bruit, vient prendre place au Séminaire, alors formidable
caisse de résonance. Lacan, toujours à l’affût du dernier cri, avait voulu «
l’avoir ». En hommage, il partira du premier chapitre du « best-seller », une
analyse qu’on s’accorde à dire éblouissante du tableau des Ménines.
Il faut le voir, Lacan, cajolant son invité, sollicitant son approbation,
déroulant une sorte de parade nuptiale intellectuelle. Foucault hoche du chef,
se laisse arracher un bout de phrase, sourit. Il n’est pas dupe, il me le dira à
la sortie : tout en le couvrant de fleurs, le psychanalyste lui avait fait la
leçon. Le public n’y vit que du feu. Il fallut à Lacan encore deux séances pour
porter l’estocade, et faire comprendre qu’aux Ménines le philosophe n’avait
compris que dalle. Je force le trait sans doute. Mais ce fut du haut comique.
L’apogée de ce livre.
Quel était donc l’objet qu’annonçait son titre ? — sinon l’illustre « objet
petit a », tout à la fois cause du désir et « plus-de-jouir ». Comme d’habitude,
le Séminaire avance « à sauts et à gambades » (Montaigne), musarde et digresse,
mais autour d’un axe, et c’est l’« objet regard ». L’œuvre de Vélasquez était
donc venue à Lacan comme bague au doigt.
Jacques-Alain Miller