On le sait depuis Aristote : ce qui distingue la fiction de l’expérience
ordinaire, ce n’est pas un défaut de réalité mais un surcroît de rationalité.
Elle dédaigne en effet l’ordinaire des choses qui arrivent les unes après les
autres pour montrer comment l’inattendu advient, le bonheur se transforme en
malheur et l’ignorance en savoir. Cette rationalité fictionnelle a subi à l’âge
moderne un destin contradictoire. La science sociale a étendu à l’ensemble des
rapports humains le modèle d’enchaînement causal qu’elle réservait aux actions
d’êtres choisis. La littérature, à l’inverse, l’a remis en cause pour se mettre
au rythme du quotidien quelconque et des existences ordinaires et s’installer
sur le bord extrême qui sépare ce qu’il y a de ce qui arrive. Dans les fictions
avouées de la littérature comme dans les fictions inavouées de la politique, de
la science sociale ou du journalisme, il s’agit toujours de construire les
formes perceptibles et pensables d’un monde commun. De Stendhal à João Guimarães
Rosa ou de Marx à Sebald, en passant par Balzac, Poe, Maupassant, Proust, Rilke,
Conrad, Auerbach, Faulkner et quelques autres, ce livre explore ces
constructions au bord du rien et du tout. En un temps où la médiocre fiction
nommée « information » prétend saturer le champ de l’actuel avec ses feuilletons
éculés de petits arrivistes à l’assaut du pouvoir sur fond de récits immémoriaux
d’atrocités lointaines, une telle recherche peut contribuer à élargir l’horizon
des regards et des pensées sur ce qu’on appelle un monde et sur les manières de
l’habiter.