En dialoguant avec le jeune philosophe espagnol – et traducteur de ses ouvrages
– Javier Bassas, Jacques Rancière explicite et illustre une idée qui est au
cœur de tout son travail : les mots ne sont pas, comme on le dit souvent, les
ombres auxquelles s’oppose la réalité solide des choses. Les mots sont
eux-mêmes des réalités dont l’action construit ou subvertit un ordre du
monde. En politique, le combat des opprimés a constam- ment emprunté aux
maîtres leurs mots et détourné le sens de ces mots pour briser le consensus,
c’est-à-dire le rapport établi entre les choses et les mots qui compose le
paysage sensible de la domination. Cette puissance des mots qui défait un ordre
établi en subver- tissant le paysage normal du visible, Jacques Rancière la
montre encore à l’œuvre dans les mouvements démocratiques récents depuis la
révolution de jasmin tunisienne jusqu’aux mouvements d’occupation des places.
Rendre compte de cette puissance des mots dans les combats de l’émancipation
implique toute une conception de l’écriture. En répondant aux questions
acérées de son interlocuteur, Jacques Rancière revient, pour l’expli- citer,
sur une autre thèse qui soutient tout son travail : l’écriture n’est pas
l’illustration de la pensée. Elle est un travail de la pensée qui défait le
tissu consensuel des rapports entre le perceptible et le pensable. L’écri- ture
a été pour lui le moyen de faire sauter les barrières qui excluent ou
hiérarchisent : séparation des compétences disciplinaires et, plus
radicalement encore, séparation entre ceux qui pensent et ceux qui sont tout au
plus des objets de pensée. Dans l’écriture philoso- phique comme dans les
processus d’émanci- pation politiques, il s’agit de construire des plans
d’égalité en détruisant les barrières qui enferment les humains, leur
expérience et leur pensée dans des mondes séparés. C’est ainsi tout un
discours de la méthode égalitaire que Jacques Rancière développe dans ce
dialogue et que Javier Bassas l’amène à préciser en confrontant ses analyses
à d’autres entreprises théoriques : marxisme althussérien, phénoménologie
ou déconstruction derridienne.