Le portrait que Montaigne a tracé de lui-même comprend bien des lacunes. Raisons
politiques, scrupules, goût du secret, il a jugé nécessaire de rester muet sur
certains épisodes, de voiler certains faits. La Saint-Barthélemy, par exemple :
il n'en souffle mot. Rien d'étonnant si, dans les Essais, on ne rencontre aucune
représentation solide d'Étienne de La Boétie. Même le chapitre qui lui est
consacré, De l'amitié, n'évoque qu'une silhouette. Pour remplir les blancs on
pourrait imaginer des fictions, mais quels éléments choisir ? sur quels critères
? Mieux vaut s'en tenir aux documents, si minces soient-ils. En ce qui concerne
La Boétie, ils sont plus que minces : infimes. Montaigne nous le révèle avec
parcimonie. Seule la lettre qu'il adresse à son père l'expose dans sa présence
effective. Cette lettre fut imprimée à Paris sept ans après la mort de l'ami.
Mais quand, précisément, l'a-t-il écrite ? juste après la disparition d'Étienne
? Ou, l'ayant écrite alors, l'a-t-il retouchée ensuite ? Ou bien l'a-t-il écrite
peu avant de la publier, voire dans l'intention de la publier ? Mystère.
Cependant une chose est sûre : le 23 juillet 1570, Montaigne résigne sa charge
de magistrat au parlement de Bordeaux. D'août à novembre, il consacre son loisir
à la publication de quelques feuillets de La Boétie. L'air de l'époque est
pesant : Montaigne renonce à publier le Discours de la servitude volontaire
ainsi que certain Mémoire de nos troubles sur l'édit de janvier 1562. Cette
absence symbolise parfaitement le peu de matière que La Boétie nous a laissée.
Sauf dans la lettre sur sa mort. Un récit sans rhétorique où on ne le voit
guère, mais où il parle. On lit. On souffre avec lui. On l'écoute. Et l'émotion
nous emporte.