Les mémoires, volontairement posthumes, de Lou Andreas-Salomé, intellectuelle,
romancière, égérie de Nietzsche et amie de Freud.
« Un serviteur qui venait l’hiver nous apporter en ville des œufs frais de notre
maison de campagne me raconta qu’il avait vu, au milieu du jardin, devant la
maisonnette qui m’appartenait à moi toute seule, “un couple” désireux d’entrer,
mais qu’il avait éconduit. Quand il revint la fois suivante, je lui demandai des
nouvelles du couple, sans doute parce que l’idée qu’ils avaient dû depuis
souffrir du froid et de la faim m’inquiétait : “Où ont-ils bien pu aller ? – Eh
bien, m’annonça-t-il, ils ne se sont pas éloignés. – Alors ils sont toujours
devant la petite maison ? – Eh bien, ce n’est pas cela non plus : ils se sont
complètement transformés, ils sont devenus de plus en plus minces et petits ;
ils se sont tant amenuisés qu’ils ont fini par s’effondrer complètement.” Car,
un matin qu’il balayait devant la maison, il n’avait plus trouvé que les boutons
noirs du manteau blanc de la femme, et, de l’homme, il ne restait plus qu’un
chapeau tout bosselé ; mais le sol à cet endroit était encore couvert de leurs
larmes glacées. »