Dans ce livre il y a 50 histoires populaires dont les personnages sont des
poupées (créées par un personnage fictif : John Mattel, créateur de jouets dans
la vraie vie). Voici comment Samuel Rochery définit son jouet (ce qui va suivre
est un mode d'emploi) : « On achète les figurines de Star Wars non pas pour
refaire les films de la saga, rejouer des scènes, mais combler des espaces. Des
espaces : toutes les scènes qui n’ont pas été tournées, et qui correspondent, en
définitive, à la vitalité d’une mémoire des faits débordante. Je conçois ma
fiction comme une figurine extraite de son roman ou de son film. Par rapport à
la vie réelle ou grandeur nature, la figurine n’est qu’un petit artefact qui a
aussi peu de valeur, en soi, que n’importe quel bibelot posé sur le rebord de la
cheminée. Mais, par rapport à la vie abstraite dont elle est issue (une vie déjà
filtrée de cinéma, roman, jeu vidéo) elle est un pur morceau de réalité : c’est
Dark Vador sorti de ton écran (il n’était qu’écran) matérialisé rien que pour
toi. C’est ainsi, peut-être, qu’on amadoue sa peur du loup : en se procurant la
peluche du loup. C’est ainsi qu’on fait quelque chose d’une envie de meurtre
sans faire un stage de sniper : en se procurant la poupée de Donald Trump pour
des séances de vaudou. Sans doute la figurine est-elle un avatar du langage
lui-même, compris comme ce qui reste de matière « vivante » lorsque nous sommes
submergés d’images mortes et de doubles un peu bavards du réel. » Voilà donc
lancée une formidable machine à fiction. Une plongée loufoque en compagnie des
personnages qui nous ont accompagnés dans nos vies médiatiques, vrais ou
imaginaires (pour nous ils sont tous vrais) et dont on se plait à vivre des
aventures, bien plus proches de nous (pour exemple, la figurine Zidane est
intégralement racontée par son pizzaiolo). Le langage est un artefact du
bonheur, les phrases de Rochery se rejoignent par autre chose que la logique,
elles semblent simplement juxtaposées, être mises en présence l'une de l'autre.
Et de cela nait le sens. C'est-à-dire une immense liberté, la nôtre, celle de
reconstituer des histoires en y étant plongés. Notre cerveau « dé-clipsé » du
fameux « truc à comprendre », soudain « comprend » tout. Une très belle façon de
la liberté.