Récit d’une fascination et exploration d’une obsession, le texte de Yannick
Haenel nous plonge dans la sollicitation invincible des nus peints par Pierre
Bonnard. S’immergeant quotidiennement dans leurs couleurs, contemplant et
comparant d’un œil altéré la vibration salutaire de leurs tons, l’auteur «
perfectionn[e] [sa] soif ». De cette rencontre se libère l’écriture parmi la
multiplication entêtante des corps qui étincellent. « C’était le printemps et je
regardais des Bonnard. Je contemplais ses nus chaque jour sur des catalogues,
des monographies, des cartes postales ; j’allais chercher sur Internet d’autres
nus — des nus que je ne connaissais pas — pour les imprimer et les avoir avec
moi. » Circulant de tableau en tableau, Yannick Haenel restitue l’intensité de
sa passion avec la générosité du peintre : « [...] Nu au gant bleu, Nu devant la
cheminée, Nu rose tête ombrée : je me récitais ces titres comme les vers d’un
poème qui me promettait son érotisme clair, sa limpidité classique. » Du bain
d’où émerge Marthe, du miroitement affolant des couleurs, s’élaborent des
pensées qui cherchent à comprendre et à embrasser le « feu » nourri par chaque
toile pour en rejoindre la source. Interrogeant cette emprise, cherchant à
situer le lieu du désir dans des bouquets de couleurs, à en identifier la
puissance, celle-ci se découvre non comme l’appétit d’un « œil en rut » mais
comme la « provision d’étincelles » qui comble en nous « une soif de lumière ».
Chez Bonnard, nulle appropriation du modèle pour en faire le jouet de l’éros, au
contraire : ce don ultime qui est celui de l’amour. Et lorsque l’écriture suit
cette courbe flamboyante au cœur des métamorphoses, alors le geste pictural se
poursuit, le récit devient celui de la peinture elle-même : « Les instants ont
trouvé leurs couleurs, et notre regard, en prenant la suite de Bonnard, les
rafraîchit. Nous continuons la peinture en écrivant sur elle. »