Écrivant depuis longtemps sur le paysage, Olivier Domerg, à la manière d’un
enquêteur de terrain, a jeté cette fois son dévolu sur une sorte de placette,
sise en marge d’un complexe de bureaux, d’hôtels, de sièges administratifs et
d’une énorme galerie commerciale, non loin du centre historique de Montpellier.
Placette des plus insignifiantes, et dont la seule particularité est de porter
ou d’avoir porté le nom d’un des plus grands poètes contemporains du XXe siècle,
natif de l’endroit, à savoir Francis Ponge. La question, semble-t-il pour lui,
est autant celle de ce lieu, sans caractère ni intérêt, choisi pour rendre
hommage au poète du « parti pris des choses », que celle d’un état des lieux de
ces architectures périurbaines, bâties à la va-vite, et qui ne cessent, sous nos
yeux, de se délabrer. Quel est donc ce « non-lieu » qu’on prétend ainsi
qualifier et qu’on veut rehausser au rang de place ? Et, par ricochet, quelle
est la place de la poésie et de la figure du poète dans ce tissu urbain et dans
ces extensions parfois sans queue ni tête qui ont fleuri, partout, à la
périphérie de nos villes, et sont, au mieux, des « lieux de passage », au pire,
de piètres « espaces de transition » ? L’auteur revient sur les lieux, plusieurs
années durant. Et, comme dans un jeu de pistes, cueille des impressions sur le
vif, cherche des indices, recoupe des informations, approfondi la question ;
notant, à chacun de ses passages, les évolutions ou les altérations qui
surviennent, et, récemment, en l’occurrence, la brusque disparition de la plaque
[Place Francis Ponge 1899-1988] qui trônait dessus ; ainsi que l’effacement
progressif du nom et de toute allusion au poète, « inconnu au bataillon », dans
les indications données ou le fléchage de la place ; ne trouvant, à force, plus
traces de sa présence ni de sa nomination ! Ce qui donnera lieu à une séquence
très ironique, puisque, parmi les gens qu’il interroge à ce sujet, personne ne
sait que ce lieu avait un nom, et, encore moins, qui était Francis Ponge ! Voici
donc ce très vague lieu rendu soudain à son anonymat, d’espace sans identité ni
fonction, qu’on traverse au pas de charge, sans éprouver le besoin de s’y
arrêter ni d’y flâner, d’autant qu’il n’y a rien à voir, hormis l’absence
criante d’un nom sur un panneau ! Le texte, dès lors, se mue en pamphlet et en
charge acerbe sur la nature même de ces espaces (faussement aménagés et
pitoyablement embellis par quelques jardinières vétustes, quelques parterres
rendus à leur sauvagerie d’herbe folle), sur leur conception et leur délitement.
Mais, également, sur leur désignation fonctionnelle (ou pas), ainsi que sur le
sens des blases qu’on leur assigne. Sur « l’architecture en œuvre » de ces
constructions insanes et sur le devenir de ces labyrinthiques centres
commerciaux et de leurs abords immédiats, comme sur l’inhabitabilité de ces
endroits qui sont parfois aussi les envers de nos villes !