Le poète Cédric Demangeot est né en 1974 : il est parvenu à lui-même quand s’est
achevé le pire siècle de l’histoire. En 2021 il s’est éteint : il a vu le tour
terrible qu’a pris l’arraisonnement du monde par les puissances d’argent et les
moyens de la guerre. Or il fut et demeure, parmi les poètes de langue française
de sa génération, sans doute le plus explicitement décidé à opposer aux raisons
du malheur et de l’aliénation une irrésignation immodérée, chez lui aussi ferme
moralement que féconde en l’art d’écrire. Ce grand créateur de formes, vigoureux
stylisticien et narrateur formidable, n’a pas consenti à laisser les irréalités
préinscrites dans l’usage ordinaire de la langue s’emparer de la conscience et
du monde. Intransigeant, il a rompu avec la servitude volontaire, avec la
soumission aux injonctions admises, avec même le mode de vie qui souscrit aux
dominations établies — car sa poétique est une éthique et une archi-politique.
Surtout, il a forcé la langue — à parler. À parler en dépit des concepts
sommaires et prédateurs qu’elle produit, en dépit des idées dont elle asservit
les corps et en dépit du nihilisme dont elle laisse proliférer dans notre temps
le cynisme et la tristesse.