"Sur Fargue, les anecdotes abondent, plus ou moins amusantes, plus ou moins
improbables. Certaines, qu'il a connues sinon provoquées, l'ont sans doute
diverti, mais le personnage qu'elles faisaient de lui l'attristait franchement,
sur le tard : Ce ne sont que taxis abandonnés avec des ardoises importantes,
propos qui n'ont jamais été tenus, bonnes intentions transformées en
machiavélisme... écrit-il dans Dîners de Lune. Les anecdotes seront effacées.
Les poèmes sont là, dans toute leur réalité. Mais si Fargue nous est
extraordinairement présent à travers eux, sa vie telle qu'elle fut reste bien
cachée. Point de drame éloquent, peu d'activité notable au service d'une cause
publique, nulle fonction. Les lettres qui nous instruiraient - elles sont
nombreuses, souvent pathétiques - ne changeront pas, je crois, la figure de ce
destin où les échecs, les hésitations, les bizarreries de l'homme sont autant de
façons de ne pas quitter le domaine profond, celui d'où naissent les poèmes. Ce
domaine personnel, Fargue n'a pas à le chercher ; il lui est donné dès sa
jeunesse, dès l'enfance ; il est sa propre vie, dont son coeur et son esprit
n'épuiseront jamais les richesses - souffrance et joie, solitude et tendresse.
On ne guérit jamais de sa jeunesse, écrit-il." Henri Thomas.