Dans la mythique malle de Pessoa retrouvée après sa mort, parmi les milliers de
manuscrits, une enveloppe, sur laquelle il est simplement écrit « Quatrains ». À
l’intérieur de l’enveloppe, 325 poèmes. Les premiers datent de 1907 et 1908, et
sont les tout premiers que Pessoa, âgé de 20 ans, écrit en portugais. Avant
cela, il n’avait publié que quelques poèmes en anglais. Un acte de naissance
donc, dans sa langue maternelle, pour celui qui a passé une grande partie de son
enfance en Afrique-du-Sud, et qui dira plus tard que sa « patrie est la langue
portugaise ». Mais la grande majorité des quatrains sont rédigés entre juillet
1934 et août 1935, soit à la toute fin de sa vie, Pessoa disparaissant en
novembre 1935 à l’âge de 47 ans. Quatrains donc, tout simplement, et non pas «
au goût populaire », sous-titre ajouté artificiellement par les éditeurs de la
première édition portugaise, Georg Rudolf Lind et Jacinto do Pradho Coelho, et
repris depuis. Précision inutile, dans le quatrain est constitutif de la culture
portugaise. Pessoa le dit lui-même en 1914 : « qui fait des quatrains portugais
communique avec l’âme du peuple ». Le mètre court, la rime, autant que le sujet,
volontiers courtois, ancrent le quatrain dans la tradition de la « romance » et
de la poésie des troubadours, « orale ou écrite, savante ou naïve », comme le
souligne Henri Deluy dans sa préface. Pessoa s’inscrit donc ici dans une
histoire ancienne, où s’épanouit toute la variété de son écriture. Dans ces
poèmes où il apparaît et disparaît tour à tour, Pessoa joue avec une virtuosité
absolue de la « gravité dans la légèreté » selon Deluy, brodant et répétant à
l’infini les thèmes traditionnels de l’amour éconduit, des œillets accrochés à
la poitrine, des pots de basilic aux fenêtres, des peignes oubliés, des signes
de la main restés sans réponse, des baisers refusés. Tout est vrai et tout est
faux, la simplicité est complexe, la naïveté surjouée, la complainte se pare de
mauvaise foi, on retrouve le goût de l’illusion cher à l’auteur aux multiples
hétéronymes, qui sans cesse s’efface derrière son œuvre, allant jusqu’à rejeter
ici l’intime pour se fondre dans le grand mouvement collectif de l’identité
portugaise. Poèmes d’amour, ces Quatrains sont avant tout un espace de jeu, où
la beauté formelle, la mélodie, permettent seules de capturer la volatilité du
sens, rejoignant là l’« Éventail » de Mallarmé. C’est comme danser autour de
rien, « rien » qui est chez Pessoa, nous le rappelle Henri Deluy, « source et
fin de toute chose ».