"Lorsqu'en 1909 Victor Segalen a l'idée de Stèles, il "cherche délibérément en
Chine non pas des idées, non pas des sujets, mais des formes qui sont peu
connues, variées et hautaines". Il va ainsi se servir de ce qu'il trouve pour
traduire ce qu'il sent, et ce qu'il trouve, c'est la forme de la Stèle. Forme :
dans tous les sens du mot, la masse dressée et ce qu'elle porte. Un rectangle
allongé qui s'élève dans la campagne, dans un temple, à l'entrée d'une ville,
sur le bord d'un chemin -, et un dict lapidaire, une épigraphe tracée au burin
dans la pierre, qui vante les victoires d'un général ou la beauté d'une
favorite. Ce sont ces deux définitions de la forme de la stèle que Segalen
utilisera. Elles sont à lui : elles sont en Chine, au milieu du monde. [...]
Voilà pourquoi la Chine n'est finalement ici qu'un alibi, qu'un prête-nom :
l'exil le plus total, donc, qui se puisse concevoir. Et les Stèles
elles-mêmes... À son ami Henry Manceron, Segalen écrit précisément : "Un pas de
plus et la 'Stèle' se dépouillerait entièrement pour moi de son origine chinoise
pour représenter strictement : un genre littéraire nouveau, - comme le roman,
jadis, issu ou non d'une certaine Princesse de Clèves, ou de plus haut, en est
venu à Salammbô, puis à tout, puis à rien du tout. Il est possible que plus
tard, dans très longtemps, je donne un nouveau recueil de 'stèles' et qu'elles
n'aient de la Chine même pas le papier". Et les Stèles elles-mêmes sont la forme
rigoureuse que s'est taillée Segalen dans son habit de Chine, simplement pour
dire. L'habit de Chine demeure, coloré, apparent, mais ce qui compte en
filigrane du poème et ce qui nous occupe ici, c'est moins l'habit que le
"patron". Et le "patron", la découpe, c'est la langue même de Segalen, neuve
s'il en est." Pierre-Jean Remy.