Des fantômes hantent ces pages, les fantômes de témoins disparus. Leur passage
est annoncé par un propos du poète Paul Celan : « Nul ne témoigne pour le
témoin. » C’est à partir de ces vers que Jacques Derrida demande ce que «
témoigner » veut dire dans un
séminaire de l’année 1992-1993. Poursuivant la problématique ouverte l’année
précédente ayant pour motif l’affaire du « secret », le philosophe questionne
ici l’expérience de ce qui est pour lui l’acte le plus quotidien des êtres
parlants — car « chaque fois que je parle je témoigne dans la mesure où tout
énoncé implique “je te dis la vérité, je te dis ce que je
pense, je témoigne devant toi” ».
Témoigner devant un tribunal ne serait donc qu’un cas particulier de ce principe
de fiabilité ou de crédibilité, d’engagement envers l’autre fondé sur la foi en
l’autre, sur la structure du serment, que le nom de Dieu soit prononcé ou non,
que cela ait lieu dans une situation judiciaire ou dans un engagement
passionnel, voire une banale conversation. Le principe sera testé dans des
circonstances diverses qui vont du grand paradigme qu’est la Shoah (représenté
tant par la poésie de Celan que par le film de Claude Lanzmann) au procès de
Rodney King (qui avait lieu à Los Angeles à l’époque), de l’énoncé « je t’aime »
à des discussions sur Descartes, Husserl, Heidegger et Blanchot.
Au cœur de ces recherches se trouvent la distinction entre témoigner et prouver,
la possibilité « nécessaire » du parjure, et le dilemme d’un moment unique que
le témoin doit éprouver puis répéter en le racontant, dilemme retrouvé dans le
témoignage vidéo et d’autres médiations modernes qui ne cessent de démontrer la
contemporanéité et la pérennité des enjeux abondants du volume.
Édition établie par Peggy Kamuf et David Wills.