Premier livre de Cummings, ces Tulipes & Cheminées (1924) ont connu un destin
contrarié. L’audace du livre ayant effrayé les éditeurs de l’époque, Cummings se
vit contrait de saborder son projet et de le publier en volumes distincts et
tronqués. Tulipes & Cheminées participe pleinement de cette extraordinaire et
féconde naissance de la poésie américaine moderne au tout début des années 1920.
Comme l’a écrit Richard S. Kennedy, Tulipes & Cheminées est « un paysage de
transition dans l’évolution de l’expression en vers du vingtième siècle. » Le
livre s’ouvre sur de longs poèmes dont l’hypnose amoureuse doit beaucoup à leur
forme classique. Poésie vouée aux « plus grands amants du monde », de Sémiramis
à Hélène en passant par Yseult et Cléopâtre, elle confirme combien Cummings est
un poète de l’amour, qui puise dans la source conventionnelle de la romance une
matière qui renouvelle brusquement la tradition poétique héritée du XIXe siècle.
Tulipes & Cheminées est un laboratoire, une déconstruction « en direct » des
héritages poétiques, une danse de chaque instant faite d’étirements et
d’accélérations prodigieuses, de suspens merveilleux qui poussent la plasticité
du langage à l’extrémité du sens. Une explosion qui dans un geste épique
avant-gardiste plonge le poème dans le monde, le trempe à même les rues,
l’imprègne de l’atmosphère des bars de New York, des discussions au comptoir,
des métros, de la frénésie citadine, de la vie souterraine, des prostituées, des
gangs, du jazz. Cummings ne stratifie pas la langue, il en adopte toute la
trivialité, dans un geste qui se veut à la fois vulgaire et sublime, érudit et
joyeux, la nuit et le jour, la vie et la mort, la débauche et la courtoisie, et
invente une poésie amoureuse de l’amour même, pleine de jouissance éperdue.
Donner à lire enfin au lecteur français Tulipes & Cheminées, dans une traduction
inédite, – et non plus ses versions tronquées, que sont Tulipes et Cheminées,
XLI Poèmes et & – c’est non seulement respecter la volonté de Cummings, mais
c’est accéder ainsi au jaillissement, à l’inépuisable jeunesse et à la
créativité d’une voix poétique unique, dont la syntaxe, le vocabulaire, la
typographie aussi désarmantes qu’enthousiasmantes portent le témoignage.
Cummings n’a de cesse de capturer l’essence des choses qu’il décrit pour offrir
une réponse à la vie : « toujours la belle réponse qui pose une plus belle
question ».