Le terme « aisthesis » désigne le mode d’expérience selon lequel, depuis deux
siècles, nous percevons des choses très éloignées par leurs techniques de
production et leurs destinations comme appartenant en commun à l’art. Du Torse
du Belvédère analysé en 1764 par Winckelmann au décor des métayers de l’Alabama
décrit en 1941 par James Agee, en passant par une visite de Hegel au musée de
Munich, une conférence d’Emerson à Boston, une soirée de Mallarmé aux
Folies-Bergère, une exposition à Paris ou à New York, une mise en scène à Moscou
ou la construction d’une usine à Berlin, Jacques Rancière examine une quinzaine
d’événements ou de moments, célèbres ou obscurs, où l’on voit se transformer la
perception de ce qu’est l’art et ce qu’il fait. Les histoires et les
philosophies de la modernité artistique qui font prime l’identifient à la
conquête par chaque art de son autonomie, exprimée par des œuvres exemplaires
qui se séparent à la fois de l’art du passé et des formes de la vie prosaïque.
Quinze années de travail ont amené Jacques Rancière à des conclusions exactement
inverses : le mouvement propre à la modernité esthétique, celui qui a soutenu
les rêves de nouveauté artistique et de fusion entre l’art et la vie, tend à
effacer les spécificités des arts et à brouiller les frontières qui les
séparaient entre eux et les tenaient à l’écart de l’expérience ordinaire. Les
quatorze scènes ici retenues, empruntées aux arts plastiques comme au théâtre, à
la littérature comme au cinéma ou à la photographie, sont autant de témoignages
de ce bouleversement dans l’expérience de l’art et de ses rapports avec la vie.
On y apprend comment une statue mutilée peut devenir une œuvre parfaite, une
image d’enfants pouilleux une représentation de l’idéal, une culbute de clowns
l’envolée dans le ciel poétique, un meuble un temple, un escalier un personnage,
une salopette rapiécée un habit de prince, les circonvolutions d’une robe de
danseuse une cosmogonie et un montage accéléré de gestes la réalité sensible du
communisme. Autant de moments où se brouillent les rapports admis entre l’art
des esthètes, l’amusement du peuple, la description du monde vécu et sa
transformation politique. Ces quatorze scènes dessinent une histoire de la
modernité artistique bien éloignée du dogme moderniste.