"Par la pensée analogique et symbolique, par l'illumination lointaine de l'image
médiatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille chaînes de réactions
et d'associations étrangères, par la grâce enfin d'un langage où se transmet le
mouvement même de l'Être, le poète s'investit d'une surréalité qui ne peut être
celle de la science. Est-il chez l'homme plus saisissante dialectique et qui de
l'homme engage plus ? Lorsque les philosophes eux-mêmes désertent le seuil
métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien ; et c'est la
poésie alors, non la philosophie, qui se révèle la vraie "fille de
l'étonnement", selon l'expression du philosophe antique à qui elle fut le plus
suspecte. Mais plus que mode de connaissance, la poésie est d'abord mode de vie
- et de vie intégrale. Le poète existait dans l'homme des cavernes, il existera
dans l'homme des âges atomiques parce qu'il est part irréductible de l'homme. De
l'exigence poétique, exigence spirituelle, sont nées les religions elles-mêmes,
et par la grâce poétique, l'étincelle du divin vit à jamais dans le silex
humain. Quand les mythologies s'effondrent, c'est dans la poésie que trouve
refuge le divin ; peut-être même son relais. Et jusque dans l'ordre social et
l'immédiat humain, quand les Porteuses de pain de l'antique cortège cèdent le
pas aux Porteuses de flambeaux, c'est à l'imagination poétique que s'allume
encore la haute passion des peuples en quête de clarté." Extrait de Poésie,
allocution au banquet Nobel du 10 décembre 1960.