Carabine Souple, sous titré : notes, fragments, travaille la matière du western
un peu comme les auteurs médiévaux travaillaient la matière de Bretagne dont
faisait parti le cycle arthurien. Mais c’est moins le récit qui importe ici que
des atmosphères, des détails, des séquences brèves dont le remontage doit se
faire, justement, en souplesse, le choix d’une écriture poétique allégeant cette
matière rude faite de meurtres de vols et de viols. Vidées de leur tension
dramatique, les scènes désormais sans véritable suspense s’étirent dans un temps
indéfini, sorte d’éternel retour des cas de figures dans lequel se résume et
s’épuise le grand récit de l’Ouest. Au déchaînement dionysiaque de la furie
meurtrière se substitue l’évocation distancée, apollinienne, que permet le
rythme apaisé du vers libre, lequel redistribue l’action avec élégance,
désinvolture, maîtrise et sang froid :
« Les marches de l’escalier défilèrent sous ses bottes, la rampe glissa sous son
gant avant la fin de la phrase, il était à l’étage. »
Carabine souple, avec ses 99 brefs épisodes, s’annonce donc comme un délicieux
divertissement. Pourtant, il interroge, avec l’air de ne pas y toucher, la
capacité de l’écriture poétique contemporaine à porter un récit. Mais quel récit
est encore possible aujourd’hui ? et que signifie-t-il dans le monde déchiré que
nous connaissons ?