"Il est des voix que la distance avive, arrache, dirait-on, aux mille échos
momentanés du jour, pour nous les rendre plus poignantes, austères et comme
énigmatiques dans le silence neuf où elles surgissent. L'oeuvre poétique
d'Antonio Machado, accessible enfin au lecteur de langue française, participe de
ce destin tout à la fois superbe et redoutable. Longtemps connue ici par bribes,
et presque par raccroc, en relation avec la geste tragique de cette Espagne qui
l'a vu naître, voici qu'elle s'offre à nous déliée, mais aussi, démunie de son
contexte, dans la différence et l'écart d'une pensée, d'un idiome, d'un système
de signes à bien des égards étrangers à son entreprise. Toute traduction de
poésie, nous le savons, n'est au mieux que translation hasardeuse, équivalence
hypothétique entre un monde à jamais clos sur son questionnement et les figures,
trop affirmées toujours, dont il s'illustre ailleurs. La parole de Machado,
tenacement inscrite en une terre, obscurément nourrie de ses passions et de ses
dieux, pouvait-elle aborder sans peine à d'autres rives ? Je crois que le
premier mérite de la version qui nous requiert aujourd'hui est d'avoir tenté,
sans théâtre ni distorsions maniéristes, de maintenir une approche littérale, au
plus près du souffle et du cheminement originels. La gravité, le dépouillement
des meilleurs poèmes de Machado ne demandent pas tant à être reconstitués que
reconnus. C'est dire que la fidélité à la lettre, périlleuse parfois, témoigne
ici d'une adhésion très profonde à la poétique qui a guidé le poète, à ce désir,
tant de fois prononcé par lui, d'une lecture naïve et nue." Claude Esteban.