Les 'Frais du jour' de Vincent Broqua appartiennent au genre particulier des
poésies de circonstance. Si ce genre abrite le pire, on oublie trop souvent
qu’il compte aussi le meilleur, ainsi des 'Envois', 'Albums', 'Fêtes et
anniversaires', 'Offrandes', etc. qui constituent les "Vers de circonstance" de
Stéphane Mallarmé — pour ne citer que lui. Contraints par l’actualité à la
brièveté, les 'Frais du jour' scandent le cours du temps et naissent de
situations que leur caratère allusif fixe comme en chimie une réaction précipite
des composantes. Gardant du jeu, qui est à leur origine, une grande liberté de
composition, ils sont le lieu même où la poésie peut se mesurer au quotidien et,
le réinventant, se réinventer du même coup. Plus que des esquisses, ou des
croquis, les 'Frais du jour' conservent de ces pratiques leur rapidité et leur
capacité de synthèse. Dans l’urgence de saisir un être au monde évanescent, il
semble bien qu’ils travaillent à un renouvellement de la parole poétique. Ce que
tu / captures file, écrit sans illusion, peut-être même avec un certain
amusement, Vincent Broqua. Comme si, à la fraîcheur de ce qui advient, à
laquelle il faut rendre grâce, correspondait le «filé» du poème, qui préserve en
lui quelque-chose de pas tout à fait fixé, une forme ouverte, encore en devenir,
un chantier. Chantier qu’alimentent par ailleurs d’autres courts poèmes, sous le
titre générique Supermarché de matériaux, intercalés entre les Frais du jour
qu’ils ponctuent et relancent. Les 'Frais du jour' ont d’abord circulé sur
écran, sous forme de mails destinés à des proches. Écriture de l’intime, ils
supposaient une complicité basée sur une certaine expérience vécue en commun
avec la lectrice ou le lecteur qui les recevait. La version papier de la
sélection opérée par l’auteur,marque une nouvelle étape. Le lectorat y devient
anonyme et le poème, qui véhiculait pour quelques-uns la saveur d’une
singularité, teste son pouvoir de l’universaliser. Sans que rien ne soit perdu
pour autant de sa fragilité initiale: syntaxe / chaos fuité, comme prend soin de
le préciser Vincent Broqua.