L’œuvre de Jean-Louis tient tout entière dans la dualité entre intérieur et
extérieur, entre fermeture et ouverture. Elle tient dans la fragilité des
présences, la précarité des objets et des êtres, des vêtements et des fantômes.
Il s’agit de trouver un intervalle, une poche d’air en s’ajustant au monde, en
se confrontant à ses parois, en se frottant à la limite des choses. C’est un
voyage, qui nous invite à « refaire le chemin des mots », promettant d’arpenter
la route familière et ses ramifications infinies, ouvrant à de nouveaux
territoires, aux sens toujours déviés, réinventés ou redécouverts. C’est le
chemin d’une vie immobile, face à l’espace immobile : « peut-on appeler cela
voyager ? ». Voyager car tout est distance, tout est « là-bas mais vu d’ici »,
et voir chez Giovannoni n’est pas une expérience concrète, voir n’est pas une
approche du réel, car la réalité n'est pas appréhendable. Que font les choses
dans notre dos, que deviennent les êtres sur les photographies au fond des
tiroirs, qu’attendent les vêtements dans les penderies, autant de questions qui
naissent dans les couloirs intérieurs d’un écrivain qui cherche à découdre les
fils invisibles de l’espace aussi bien qu’à recoudre les blessures, mais « le
trou ne se referme jamais ». Montagnes, fleuves, immeubles, tout s’écoule, tout
entame toujours sa disparition. Giovannoni avance à tâtons dans cet enfermement,
avec les mots pour lampe-torche, sans jamais « sortir à découvert », dans ces
immensités que ces fragments laissent deviner, parce qu’on ne peut survivre dans
la seule rêverie du dehors. Il y a un désir d’envol empêché, d’envol interdit,
on reste sur le seuil, face à l’étendue, malgré nos agitations, nos battements
de bras. Giovannoni retourne alors vers l’intérieur, vers les voix qui
l’appellent, alimentant un dialogue continu avec les absents. Comme mû par ses
fantômes, il les regarde monter dans son visage, il les laisse le submerger, une
foule s’accumule en lui, avec les souvenirs. Ceux de l’enfance en Corse et de ce
monde terrestre, tangible et puissant. Le bateau qui approche de l’île, l’ombre
des châtaigniers dans le maquis, les courses sur le mont Saint-Ange, ou la
salaison des cochons. Giovannoni soulève la poussière des souvenirs dans le
mouvement perpétuel des mots, sans jamais les laisser reposer, car si l’on se
repose, c’est pour de bon. Il ne brise jamais le dialogue, car où disparaît
notre voix « quand elle se tait » ?