"Alors à défaut de m'ensauvager - car je ne ferai jamais l'expérience, rêvée, de
la métamorphose animale -, je me dépayse, je m'éloigne de mon terrain, je viens
chercher en Ardenne belge de tout autres histoires." Joy Sorman va passer une
année aux côtés d'Irène Gérard, à regarder cette femme peindre des toiles sans
titre ni signature, réalisées à partir de modèles trouvés dans des beaux livres
ou des magazines : une madone de Botticelli, Tintin et Milou, un portrait de
Vélasquez. Irène Gérard qui pense copier sans interpréter, et pourtant crée des
tableaux neufs, inédits, saisissants ; des oeuvres exposées dans les musées mais
que ne saurait commenter cette femme "neuroatypique" dont le handicap, grâce à
un centre d'art en Wallonie, est devenu le moyen d'une révélation. En tentant
d'approcher Irène Gérard, Joy Sorman se rapproche d'elle-même, de l'enfant
amoureuse du kitsch qu'elle était, de la femme au goût pour la marge qu'elle est
devenue. Chemin faisant, elle nous montre que l'art ne vient pas se coucher dans
les lits qu'on a faits pour lui, comme le disait Jean Dubuffet, inventeur de
l'art brut.