1492, où Grenade tombe aux mains des Chrétiens, est aussi l'année de la
découverte des Indes Occidentales par Christophe Colomb : ainsi se font en même
temps les comptes du passé et ceux de l'avenir. Les Maures d'Espagne, dont la
langue ignore le futur, n'ont en fait plus de lendemain à attendre. Parmi eux se
reflètent tous les schismes de l'Islam et se débat la question de l'origine du
Mal. Cependant un vieillard, un chanteur de rues qu'on appelle le Medjnoûn,
c'est-à-dire le Fou, s'y pose le double problème du temps et de l'avenir de
l'homme, celui aussi de l'amour véritable et du couple dont l'heure n'est pas
encore venue. L'avenir de l'homme est la femme, dit-il : dans la perspective de
la femme de l'avenir, et d'après le nom de celle vers qui se tournent sa prière
et son chant, il va s'imaginer le héros d'un "Medjnoûn et Elsa", à l'imitation
du célèbre poème de Medjnoûn et Leïla, que vient d'écrire le Persan Djâmî. Le
Fou d'Elsa a recours, de la prose au vers français, à toutes les formes
intermédiaires du langage. L'imagination ici prend le masque de l'histoire et,
réinventant Boabdil, dernier roi de Grenade, que les historiens calomnièrent,
réhabilite celui qui prolongea de dix années le règne de l'Islam en Europe.