Longtemps présenté comme un précurseur ou un "pré-romantique", William Blake
(1757-1827) apparaît bien plus désormais comme un génie singulier, un
visionnaire au sens absolu du terme, auteur d'une oeuvre irréductible et
multiforme. Dessinateur, graveur, peintre, aquarelliste autant que poète,
philosophe et mystique, il est celui qui a le plus intimement décliné le
pictural et le verbal afin de témoigner, par une mise en miroir, des résonances
et des énigmes d'une même réalité. Farouchement libre et solitaire, opposé à
tous les dogmes, il crée à la manière d'un prophète insoumis qui, après avoir
célébré un Dieu sauveur, découvre le versant sombre et cruel de la Création, au
point de procéder à une véritable inversion des valeurs. À cet égard, Le Mariage
du Ciel et de l'Enfer, texte sarcastique s'il en est, se développe comme une
charge violente et inspirée contre les églises, les lois et les conventions
morales. Comme le souligne Jacques Darras dans son importante préface, l'oeuvre
de William Blake vient en écho aux secousses révolutionnaires de son temps, mais
c'est un écho sans cesse transfiguré, en cela voué à une révolution totale qui
prend en compte toutes les forces en mouvement dans le champ du visible, du
temporel, comme dans celui de l'invisible, de l'éternel.