Les indications pour le corps de Mathilde Girard est organisé et architecturé en
chapitres, le changement des genres littéraires, des narrations, des
énonciations le rend pourtant à la première lecture mystérieux, sans ligne
directrice. Mathilde Girard fait le pari décisif et expérimental qu’il est
possible d’inventer un récit fragmenté, de tenir ensemble une composition
d’éclats qui, par une mise en scène à chaque fois différente de la parole, offre
la possibilité de dire une solidarité, une altérité commune.
La narratrice nous prévient dès les premières pages : « Rien que je puisse
approcher frontalement ni visuellement saisir ». Alors elle avance en
développant des cercles concentriques qui s’inscrivent comme des allers et
retours sans fin. Et souvent ce sont des impasses. Certains chapitres
s’apparentent à une suite d’aphorismes, d’autres à des interpellations, certains
à des dialogues, des listes de questions, ou la relation de rêves… parfois à des
récits qui questionnent les mythes de Narcisse ou Médée ou des vies fracassées
sur les aléas du quotidien ou de l’histoire, que ce soit la protection de
l’enfance ou les horreurs de la guerre d’Algérie. S’appuyant sur la philosophie
et la littérature, avec Samuel Beckett notamment elle tente aussi de dire la
tragédie de l’homme sachant qu’il doit « continuer » même si « ça va finir »,
notant les effets du monde sur les corps, et comment les existences précaires
doivent particulièrement s’en défendre.
Car la question que pose Mathilde Girard dès le premier chapitre n’est
effectivement pas « simple » : comment dire l’être quand il est abordé du côté
du corps, comment le dire si sont associés « corps », « chaleur », « boue
triturée », « sexe » et « insurrection » ? Comment le dire avec un langage qui
fait diversion, tellement bardé de certitudes, sûr de sa « qualité » ?
Contraintes et limites perdurent : « Le langage est une obligation » ; ou, dit
autrement : « Je voudrais dire des choses simples mais je n’y arrive pas ».