"Si la figure publique et internationale d'Adonis, à travers ses interventions
journalistiques, ses déclarations fermes mais jamais tonitruantes, dans ses
conférences et ses entretiens, est pour beaucoup de lecteurs celle d'un poète
révolté contre les désastres du fondamentalisme, contre l'ingérence du religieux
dans le politique et contre les naïvetés un peu idéalistes de l'idée même d'une
révolution populaire, si aisément manipulable, il est probable que sa place dans
l'histoire de la poésie sera conçue avec le temps comme plus complexe.
Assurément, elle est singulière par son parcours d'enfant de paysans syriens
devenu un intellectuel de haut rang, un érudit exceptionnel et un esprit
remarquablement libre, sans la moindre pesanteur didactique, sans la moindre
arrogance, mais aux arguments pointus et implacables, qui, pour revendiquer la
modernité, n'en renie jamais pour autant le passé littéraire de sa langue, ni sa
dette envers la grande poésie classique arabe, préislamique. Mais c'est aussi,
ainsi que le prouve le choix de ces recueils tout habités de sensualité et de
passion amoureuse, un poète qui aura su rendre aux femmes leur rôle et leur
voix. En renversant bien des clichés sur la poésie arabe, en la laïcisant, en la
démasculinisant, en l'affranchissant d'identités trop nationales, en
l'universalisant, en la confrontant à d'autres expériences linguistiques, en se
souvenant aussi de la leçon de la philosophie arabe médiévale, où lyrisme et
rationalisme n'étaient pas contradictoires, et qui avait permis de préserver,
d'approfondir et de transmettre l'héritage grec antique, il a créé un univers où
le livre, le paysage, l'histoire, le corps se donnent mutuellement des armes,
dans un renvoi de reflets tantôt sanglants tantôt aimants, à l'image de la lune,
lumière de l'amour et du meurtre." René de Ceccatty.