Des rangées d’oliviers, la rumeur des cigales, la lenteur des après-midis dans
la chaleur de l’été, les chats endormis sous les tables des terrasses dans les
villes désertées, le ciel bleu et vide : la Grèce pour le paysage. Littoral est
un livre tendu entre « parole et lumière », on peut y entendre le silence vibrer
dans l’air sec, la lumière se réfléchir sur la surface blanche des maisons, les
conversations s’éteindre dans l’air du soir. Chacun se perd dans ses pensées,
dans une soustraction au monde à peine perceptible, que vient soudain
interrompre le cours d’un ruisseau, le passage du vent, qui traversent la
rêverie, brisent la suspension intérieure, les gestes machinaux. Geoffrey
Squires a l’art de rendre compte du monde sensible et de la conscience de soi
par touches légères, passant avec une infinie fluidité du détail à la totalité,
l’un nourrissant l’autre dans la réversibilité de toute chose. Ces poèmes nous
plongent dans la permanence de ce qui nous entoure – collines, rivières, côte –
que notre présence et notre lecture traversent avec tant de brièveté. Tout se
tient là, entre regards fugaces et répétition des phénomènes, des saisons, des
vagues. Squires joue de cette répétition pour ralentir le temps, pour saisir
l’immobilité, dans un livre régulier comme une respiration calme, dans laquelle
on atteint à une forme de constance, une stabilité de l’existence, aussi
précaire soit-elle, qui est aussi une « forme de réconfort », même si elle « ne
garantit rien ». Dans cet interstice, cet intervalle entre l’atemporalité de
l’été et le rythme renouvelé du monde, se déploie un « paroxysme temporel » à
mesure que l’on observe les vagues se briser à l’infini sur le rivage, qui nous
fige entre les gestes que l’on ne fait pas et ceux que l’on est incapable de
faire. Il y a là une tension si délicate propre au littoral, cette limite entre
terre et mer qui se fait indécise dans le soir et que l’on se retrouve tout au
bord, entre deux espaces où se pose et décante en nous la poésie de Squires. On
ne sait plus de quel côté on se trouve, dans l’immobilité du ciel, du vent, des
arbres quand tout tombe, ou dans la répétition assourdissante de la mer. Et
soudain, c’est comme si l’on disparaissait.