"Je voulais seulement être poète. Et je le voulais avec fureur." Ainsi Rafael
Alberti, en 1920, au sortir de l'adolescence, s'engage-t-il tout entier. De ce
pari, chimérique entre tous, il ne reviendra plus. "Mon terrible, mon féroce et
angoissant combat pour être poète avait commencé" notera-t-il dans son
autobiographie, insistant sur cet acharnement à se réaliser poète, mais
n'accordant aucune attention au credo de la prédestination poétique. La
publication des trois recueils composés pendant cette période décisive permet
d'affirmer que chez Alberti la volonté n'a pas brimé la grâce. Éclate au
contraire dans ces pages un étourdissant plaisir de jouer avec les mots, avec
les images ; et passe l'insouciante liberté de qui se tient à l'écoute de son
chant originel. Même la sombre nostalgie qui semble inspiratrice première de
Marin à terre doit faire place à la fougue de la création, à ce trop-plein de
sève qui soudain s'émerveille aux rythmes de ses mélodies. Chaque poème, en
lisière du réel et des songes, dessine sa ligne de fuite, son désir, ses
secrets. Le poète perçoit, avec une évidente jubilation, l'émergence de sa voix.
Déjà virtuose, il célèbre, par-delà l'univers maritime de son enfance au Puerto
de Santa-Maria, l'immense territoire poétique qui affleure au fond de ses yeux.
Et, pour l'heure, il ne célèbre que cela. "Ici nul ne vend rien de rien",
proclame-t-il. Pas de message, pas de mots d'ordre : une fête de sonorités, de
couleurs, un élan vigoureux pareil à la course du soleil en été, un bain radieux
de poésie pure.